Rencontre avec David Suire

Château Darcis-Ducasse - Saint-Emilion

Depuis plus de vingt ans, tu écoutes les inflexions du vignoble à Saint-Emilion avec une attention rare. Arrivé en 2002, à tout juste 22 ans, tu as grandi aux côtés de Nicolas Thienpont avant de devenir, en 2024, le visage discret de Larcis Ducasse, Premier Grand Cru Classé. En parallèle, tu diriges le Château Laroque, un vignoble de 61 hectares sur le plateau calcaire de Saint-Emilion où la pierre semble respirer avec la vigne.

Né en Charente-Maritime, dans une famille de viticulteurs bouilleurs de cru, tu as gardé de tes origines un rapport sincère à la terre, cette terre dont tu aimes l’odeur après la pluie. Derrière ta discrétion se cache une exigence : celle d’une quête patiente du détail et d’une recherche minutieuse de ce qui fait la singularité d’un lieu.

Te rencontrer, c’est entendre un murmure plutôt qu’un long discours. Tu préfères la justesse au bruit, la montagne au tumulte. Tu avances avec mesure et passion, comme un passeur de temps, fidèle à l’âme des terroirs que tu fais parler.



Je démarre par le vin que tu as choisi de partager lors de ce déjeuner. Pourquoi celui-ci ?

J’ai choisi La Meute 2020, un blanc de la famille Despagne, pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est une famille de vignerons que j’apprécie beaucoup pour le travail qu’ils mènent depuis longtemps. Nous sommes ici en Entre-deux-Mers, une très belle région qui mérite d’être mieux connue et reconnue.

J’aurais pu apporter une bouteille d’une autre région de France, ou même d’ailleurs. Mais j’ai volontairement choisi de rester à Bordeaux. Basaline et Thibault, frère et sœur, produisent des rouges mais aussi des blancs. Celui-ci est un pur Sémillon, issu de très vieilles sélections plantées en haute densité, sur un lieu-dit bien précis : La Meute. On est sur une butte calcaire, sur les coteaux au-dessus de la Dordogne. C’est un vin profondément ancré dans son lieu.

C’est aussi une famille avec une longue tradition vigneronne et un vrai goût pour la table. Ils savent faire des vins de gastronomie. 



Tu as aussi choisi un livre, L’Homme de l’hiver de Peter Geye. Pourquoi celui-ci ?

L’Homme de l’hiver de Peter Geye est inspirant avant tout pour les lieux qu’il évoque. Ces grands paysages américains, ces étendues de rivières et de lacs, proches de la frontière canadienne, où tu es presque certain de ne croiser personne.

C’est un roman d’aventure intérieure, porté par un homme âgé, diminué, qui part dans ces immensités. Ces espaces invitent à la réflexion, au silence, à une forme de dépouillement. Ce sont des paysages qui font écho à mon propre rapport à la nature.



Avec plus de vingt ans d’expertise sur les terroirs de la rive droite, quel récit ferais-tu de ton lien avec la nature et les vignobles de Saint-Émilion ?

C’est une immense fresque d’aventures humaines. Une terre façonnée par des générations de vignerons et d’artisans. C’est cela qui constitue le terroir, bien au-delà de ses seules caractéristiques géologiques.

Comme dans d’autres grandes régions viticoles, ici la terre est habitée, cultivée, transmise. Il y a une accumulation de savoir-faire, couche après couche. Quand on se promène dans le vignoble, le paysage raconte cette histoire à chaque instant.

Et puis il y a le savoir-faire vigneron, valable ailleurs aussi, mais qui ici a permis l’émergence de vins d’une grande finesse. Le merlot et le cabernet franc, ambassadeurs de Saint-Émilion, ont été affinés sur ces terroirs. Ils font partie intégrante de l’identité de la région.

C’est bien plus qu’une simple aventure de vigneron. Ce n’est pas seulement planter une vigne, la cultiver et mettre un vin en bouteille. Travailler ces vignobles historiques, c’est accepter d’être un maillon d’une chaîne chargée d’histoire. 



Ce rôle de passeur t’engage à quoi, dans tes fonctions actuelles ?

À faire en sorte que l’histoire continue. Que rien ne s’arrête. Il faut créer les conditions, collectivement, pour pouvoir transmettre à notre tour.

Nous avons aussi une responsabilité de mise en lumière : raconter ce que les autres ont fait avant nous. Aujourd’hui, notre métier ne se limite plus à faire du vin. Il s’agit aussi d’inscrire le vin dans une histoire longue.

J’ai d’ailleurs hésité à apporter un vieux millésime aujourd’hui. Un vin que notre génération n’a pas fait, mais qui procure une émotion immense et qui permet de parler du passé autrement.

La grande force de notre région, ce sont ces vieux millésimes que l’on trouve encore, bien plus qu’ailleurs. Les vins vieillissent remarquablement bien, et nous permettent encore ces rencontres avec le temps.

En tant que vigneron, nous avons un vrai travail d’éducation à faire. C’est bien de boire des vins jeunes, croquants, fruités, affriolants… mais de plus en plus, je prends du plaisir avec des vins qui portent la patine du temps. Peut-être aussi parce que je vieillis (sourire). Les vins jeunes ne peuvent pas raconter ce que racontent les vieux.

Le vin est l’un des rares produits capables d’exprimer aussi intensément cette notion du temps qui passe. Et c’est magnifique. D’autres régions l’expriment différemment à travers l’oxydatif, l’élevage sous voile, les vins mutés… Je suis très admiratif de ces cultures. Elles disent autre chose, et cela rend le vin si passionnant.



Dans la transmission, est-ce que tu inclus des valeurs ? Lesquelles ?

Je ne sais pas si le vigneron a des valeurs à transmettre au sens où on l’entend habituellement. Mais transmettre ce métier implique forcément de transmettre des valeurs paysannes : le respect, la solidarité entre générations, la conscience que l’on n’est rien sans ceux qui nous ont précédés ni sans ceux qui nous suivront.

La question de l’humilité, de l’humus, est centrale en agriculture. 

Je ne me sens pas investi d’une grande mission, mais dans la manière d’exercer ce métier, oui, on incarne quelque chose. Je suis profondément attaché à la question du goût, à l’esthétique. C’est pour cela que je suis venu au vin. Mais si cette qualité ne s’accompagne pas d’un message plus universel, alors on a manqué quelque chose.



Comment es-tu arrivé de la Charente au cœur des vignobles de Saint-Émilion ?

Par hasard, par des rencontres. Notamment celle avec Nicolas Thienpont.

Je viens d’une famille de bouilleurs de cru. Très jeune, j’ai voulu poursuivre cette aventure familiale, sans forcément la continuer chez moi. Je me suis intéressé à la viticulture, puis à l’œnologie. Bordeaux était l’endroit naturel pour étudier.

Après quelques voyages, en 2000, Stéphane Derenoncourt crée sa structure, Nicolas Thienpont travaille déjà à Pavie Macquin, démarre à Bellevue, achète La Prade. Larcis Ducasse arrive en 2002. Il s’implante, me propose de le rejoindre.

J’ai commencé comme stagiaire, à une époque où l’équipe était réduite. On touchait à tout. Je suis parti ensuite en Californie, puis à mon retour, Nicolas m’a proposé de m’occuper de Larcis Ducasse. J’avais 22 ans.

Quand j’ai vu les vignes, la côte, l’équipe… Je n’ai pas hésité longtemps. Et ça ne s’est jamais arrêté.



Tu as travaillé plus de vingt ans aux côtés de Nicolas Thienpont avant que la famille Gratiot et lui te confient la gérance de Larcis Ducasse. Quels sont les grands enseignements que tu retiens de cette transmission ?

Je dois évidemment beaucoup à Nicolas. Cette transmission s’inscrit dans le temps long, à l’échelle d’une génération. Vingt-quatre millésimes partagés, c’est considérable.

Quand tu prends la suite de quelqu’un comme Nicolas, il ne faut surtout pas chercher à remplacer. Sinon, tu n’y vas jamais. La confiance qui m’est accordée par la famille Gratiot est aussi une des clés de notre réussite. 

Parmi tous les enseignements, s’il fallait en retenir un seul, ce serait l’humilité. Revenir à la terre, que tout aille bien ou que la période soit difficile. Elle garantit la permanence, la résilience. Tu sais et tu sens que quand tu reviens à la terre, tu es dans le vrai. 



Larcis Ducasse est un vin singulier. En quoi ce cru de la côte sud de Saint-Émilion est-il si particulier ?

Larcis est un concentré de cette côte sud, qui a largement participé à la reconnaissance des vins de Saint-Émilion. C’est une côte tournée vers le sud et la vallée de la Dordogne, une côte de lumière, du matin au soir.

Cette exposition offre une générosité et une complexité aromatique très particulières. Mais la structure géologique rend ce coteau exceptionnel. La vigne est une culture pérenne, et dans un contexte de réchauffement climatique, la partie racinaire profondément ancrée devient essentielle.

Ici, nous avons un véritable millefeuille géologique : des argiles blanches et du calcaire appartenant à la grande famille des molasses du Fronsadais, sur plus de cinquante mètres de dépôts. Ce qui en fait l’un des sols les plus frais de l’appellation.

Les marnes sont des roches tendres, élastiques, qui permettent aux racines de descendre profondément. Géologiquement, on dépasse les 60 % de calcaire : on peut parler de roche. Les sols sont blancs, peu organiques à cause de l’érosion, ce qui limite l’échauffement. Le cycle végétatif est long sur ces terres blanches, avec un débourrement précoce mais un développement de la vigne plus lent qu’ailleurs. Un véritable atout dans ce contexte climatique.

Dernier élément fondamental : la présence des sources. Sous le calcaire, une couche d’argile bleue imperméable fait naître ces sources que l’on retrouve partout sur la côte sud : Fonplégade, Bellefont-Belcier, Ausone, Pavie… Le puits au centre de la cour de Larcis Ducasse en est un témoignage très concret.

Tous les projets menés à Larcis visent à raconter la singularité du coteau, de cette côte de “lumière et de fraîcheur” qui, millésime après millésime, pose son empreinte sur les vins du domaine. Il y a ici des aromatiques que l’on ne trouve pas ailleurs.

Le nez est souvent généreux, l’attaque pulpeuse, puis la bouche revient sur cette argile blanche très calcaire qui structure le vin jusqu’à la finale. Cette tension porte l’ensemble.



Comment définirais-tu le profil aromatique de Larcis Ducasse ?

Avec le temps et le travail, nous avons identifié quatre grands lieux-dits dominants, qui expriment chacun un profil différent. Bien qu’ils soient assemblés dans les vins de la propriété, un lieu, un caractère prend le pas sur les autres dans les conditions du millésime.

Ainsi, nous avons ainsi classé les millésimes en quatre grandes familles :

Les Larcis “racinaires” : 1966, 1983, 2004, 2012, 2017 Les Larcis “solaires” (fruits juteux, gorgés de soleil, notes d’épices) : 1945, 1959, 1990, 2005, 2009, 2015 Les Larcis “lumineux” : 1967, 1971, 1989, 2010, 2016 Les Larcis “salins” : 1961, 1962, 1988, 2008, 2014

Le secteur du plateau représente environ 15 % du vignoble, et apporte une signature saline très marquée.

Sur la côte, on retrouve schématiquement trois étages, comme un millefeuille d’argiles blanches plus ou moins calcaires, plus ou moins argileuses, couplé avec des zones concaves plus ou moins humides. Ce vignoble de la côte est un véritable damier. Les zones plus profondes ou fraîches nous emmènent vers des profils racinaires. En secteur plus sec, plus caillouteux, on tend vers la lumière et le soleil.

Le haut du coteau apporte une lumière blanche, avec des notes de fruits blancs, citronnées et de fleurs blanches.



Quand tu dis que tu reviens toujours à la terre, comment cela guide-t-il ton travail ? Quelle place donnes-tu à l’intuition ?

L’analyse scientifique est une photographie. Elle donne des informations, mais elle n’interprète pas. Elle nous dit finalement si peu du raisin ou du vin.

L’expérience, la culture vigneronne et les millésimes les uns après les autres nous permettent de mieux comprendre ce qui vient du lieu, du climat. Sans cette répétition des expériences sur 5, 10, 15 ou 20 ans, on ne peut pas répondre.

Le goût et la terre nous guident toujours. À nous de faire le lien. 

Avec l’expérience de dégustation, on peut se tromper, bien sûr, mais avec le temps, notre perception s’affine et on parvient de plus en plus à distinguer ce qui vient du sol et ce qui vient de l’année. Et gardons toujours à l’esprit que quand la maturité est pleine, le terroir, son expression dans le vin reprend toujours le dessus.



Y a-t-il des millésimes qui t’ont particulièrement marqué ?

Ce sont surtout les vieux millésimes. Les jeunes n’ont pas encore cette patine du temps, ils ne racontent pas tout.

Certains millésimes sont bouleversants parce qu’ils portent les soubresauts du climat. Quand on met en regard les carnets de campagne de l’époque avec les événements de gels, canicules, orages… et le vin que l’on a aujourd’hui dans le verre, tout réapparaît.

1959, 1964, 1967, 1945… Ces vins ont tellement de choses à raconter. Cinquante ans après, et parfois plus, tout est encore là.



Selon toi, qu’est-ce qui définit un grand vin ?

C’est quand, à pleine maturité, le terroir prend le dessus. Le débat sur la date de vendange est éternel, mais une chose est sûre : tant que le fruit n’a pas atteint sa pleine maturité, il n’a pas capté tout le message du lieu. Et inversement.

Ce n’est pas seulement une question d’équilibre acide, tannins… Notre responsabilité est de laisser le temps à la vigne et au raisin de s’exprimer, même quand toutes les raisons sont bonnes pour vendanger plus tôt.



Quels sont, selon toi, les grands enjeux à venir ?

Faire en sorte que la viticulture reste un refuge d’humanité tourné vers la transmission de savoir-faire.

Cela passe par la formation. Une initiative parmi d’autres, nous avons lancé Les rendez-vous des apprenants, un événement qui en est à sa deuxième édition. Avec une vingtaine de propriétés de la rive droite, nous partageons nos pratiques avec les jeunes qui sont en formation, en stage ou en alternance chez nous. Cette année, ils étaient 48. L’engouement est réel.



Flot de conscience

Un livre : L’homme de l’hiver de Peter Geye.

Une musique : le tout nouveau disque de Raphaël Pichon et de son ensemble Pygmalion, Requiem allemand de Johannes Brahms.

Une odeur : une odeur assez éphémère, celle de la terre après la pluie (petrichor, le « sang de la pierre » !?).

Un lieu pour se ressourcer : la montagne, évidemment.

Une activité / un loisir pour se ressourcer : randonnée et si possible bivouac en montagne. À toute saison.

Ton dernier coup de cœur en dégustation : un amontillado qui avait plus de 20 ans d’âge. 

 

Photos, propos recueillis et mis en mots par Marie-Pierre Dardouillet 

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