Rencontre avec Joséphine Duffau-Lagarrosse
À Beauséjour, chaque millésime raconte à la fois l’histoire de ce grand terroir à Saint-Emilion et celle de ceux qui l’incarnent. Aujourd’hui, c’est toi, Joséphine, 9ème génération, qui porte cette responsabilité aux côtés de Prisca Courtin et qui donne une nouvelle énergie à ce Premier Grand Cru Classé de Saint-Émilion.
Tu as choisi de reprendre ce patrimoine avec lucidité et enthousiasme, en conciliant respect de l’héritage familial et un regard tourné vers l’avenir. Ton approche allie exigence, fraîcheur et sincérité, et cela se ressent aussi bien dans tes choix que dans les vins que tu signes.
Te rencontrer, c’est découvrir une jeune femme engagée, à la fois attentive aux détails et animée par la volonté de transmettre une vision claire : celle d’un cru qui évolue avec son temps sans jamais perdre son âme.
Si tu devais décrire Beauséjour en une phrase, laquelle serait-elle ?
La force tranquille.
Pourquoi ?
Je ne cesse d’être enthousiasmée et surprise par le terroir. Il se passe quelque chose de très particulier à Beauséjour. La situation du vignoble, le sol, l’ensemble du terroir font que, chaque millésime, nous avons une vraie régularité et singularité.
Même dans des conditions difficiles, la sécheresse par exemple, on n’est jamais véritablement impactés. Quand on goûte les raisins dans les vignes, puis quand ils arrivent au cuvier, il y a ce moment presque magique où tout se révèle.
Ce qui me frappe, c’est ce basculement au cuvier. Que ce soit sur 2021, 2022, 2024… des millésimes pourtant très différents, on retrouve toujours cette puissance du terroir, sa capacité à s’exprimer pleinement dans les vins. Il y a quelque chose de profondément marquant.
Je le dis souvent, notamment quand on prépare une nouvelle saison : à chaque fois qu’on goûte les cuves, il y a ce moment où je me dis « c’est fou ». Ce qu’on goûtait dans les vignes était déjà très bon, mais là, on comprend vraiment que l’on est face à un grand terroir.
Dans cette part de magie, peux-tu nous expliquer la genèse du cuvier, qui est assez subjuguant ?
Quand j’ai repris la propriété, mon premier millésime a été 2021. Le cuvier existant était déjà très bien, je ne le remets pas en question. Mais je me suis rapidement rendu compte qu’on pouvait aller plus loin.
Il y avait des parcelles que je voulais isoler, et nous n’avions pas assez de petites cuves pour le faire. C’était aussi la première fois que je vinifiais autant en béton. Et j’ai découvert quelque chose que je n’avais jamais vraiment ressenti auparavant : le silence du béton, sa neutralité.
Contrairement au bois ou à l’inox, le béton n’impose rien. Il accompagne. Il y a aussi cette constance thermique : une fois la température choisie, elle est maintenue avec très peu de variations. C’est idéal pour une vinification précise.
Avec Prisca, nous voulions surtout un cuvier à l’image de Beauséjour : authentique, beau et surtout pas ostentatoire. Trouver le juste milieu est délicat, la frontière est très fine.
La magie de Beauséjour, ce sont évidemment les carrières. Dès qu’on y descend, on est coupé du monde, du temps, de l’espace. Mais très vite, on a compris qu’il était impossible de les reproduire artificiellement.
Alors on s’est posé une autre question : qu’est-ce que les gens regardent quand ils arrivent à Beauséjour ? La réponse était évidente : cet amphithéâtre naturel qui plonge vers Fronsac et Libourne, cette vue ouverte, cette lumière.
L’idée est née de là : faire entrer le paysage à l’intérieur, comme s’il n’y avait pas de murs. Arnaud Boulain, avec Christopher Poulain pour la partie cuverie, ont fait un travail de précision extraordinaire.
Même aujourd’hui, plus d’un an après, il n’y a pas une fois où je n’entre pas dans le cuvier sans m’arrêter. La lumière évolue au fil de la journée, révèle des choses différentes le matin, le soir. Le paysage se reflète sur les cuves.
C’est un lieu unique, authentique, un véritable écrin, exactement comme nous le souhaitions.
L’élevage en carrières participe-t-il aussi à cette part de magie ?
Bien évidemment. Pour avoir travaillé dans des chais climatisés, humidifiés, je mesure la différence. Ici, tout est naturel : pas de climatisation, pas d’air sec, pas d’humidificateur. Les carrières offrent des conditions idéales et constantes.
On a très peu de pertes, donc très peu besoin d’ouillage. Et je suis convaincue que cela joue sur l’aromatique, sur ces notes de sous-bois que l’on retrouve dans les vieux millésimes de Beauséjour.
Avec Prisca Courtin, vous formez un duo féminin assez rare à la tête d’une propriété historique. Quel est votre état d’esprit ?
C’est assez atypique, et franchement génial.
Nous avons chacune notre rôle : je suis très impliquée dans la gestion quotidienne, les aspects techniques, commerciaux. Prisca apporte une vision stratégique à moyen et long terme.
J’apprends énormément à ses côtés. Elle m’aide à me projeter : où voulons-nous être dans dix ans ? Qu’est-ce que cela implique financièrement, structurellement ?
Nous sommes très complémentaires.
Nous avons quasiment le même âge, nous sommes de la même génération et nous parlons le même langage. Il n’y a pas ce décalage que l’on peut parfois ressentir entre générations de dirigeants. Tout est fluide, aligné, même si nos parcours sont différents.
Quelle est votre vision pour la propriété ?
À terme, nous aimerions positionner Beauséjour comme un vin iconique.
Pas seulement comme l’un des grands vins de Bordeaux, mais comme un vin qui dépasse son appellation.
Un peu à la manière de Romanée-Conti, Masseto ou Harlan Estate : des vins que l’on rêve de goûter au moins une fois dans sa vie. C’est cette ambition-là.
Quand as-tu su que ta place était ici ?
J’ai toujours eu un lien avec Beauséjour, mais de loin. Quand mon père m’a évoqué l’idée de reprendre la gérance, j’étais tiraillée. J’avais peur d’être enfermée dans un système, entourée de personnes plus expérimentées, sans réelle liberté de parole.
Les choses se sont accélérées malgré moi. Je ne pensais pas être à la tête de Beauséjour à 30 ans. La véritable révélation est arrivée début 2021, quand j’ai réalisé que nous risquions de perdre la propriété. J’avais la conviction profonde que ce terroir était unique, et qu’en tant que technicienne, je ne retrouverais jamais ailleurs une telle liberté d’expression.
La rencontre avec Prisca a été déterminante. Tout s’est fait naturellement. Son regard, son respect pour les lieux, sa famille… J’ai compris que si je devais continuer, ce serait avec eux.
Qu’as-tu dû déconstruire en toi pour pouvoir aujourd’hui diriger la propriété avec autant de liberté ?
Les débuts n’étaient pas évidents. Être associée à quelqu’un qui ne vient pas du tout du monde du vin, ni même de Bordeaux, est en réalité une chance immense. Cela casse beaucoup de codes que j’avais intégrés presque inconsciemment.
À Bordeaux, il existe encore une forme de rigidité : ce qu’il faut dire, ne pas dire, faire, ne pas faire. Je pense qu’il y a des choses à faire évoluer, sans tout révolutionner non plus. Il faut garder un pied dans la tradition, mais accepter d’ouvrir le champ des possibles.
Cela vaut autant pour les styles de vin que pour l’ouverture des propriétés, la relation au public. Donner l’impression que tout est inaccessible finit par lasser. Et cela concerne aussi bien les vins que les lieux.
Cette déconstruction, je l’ai faite tout en gardant un socle. Mais avoir quelqu’un à mes côtés qui me soutient pleinement, qui me fait confiance dans les projets que je porte, c’est extrêmement précieux.
Je suis convaincue que si j’avais repris seule, avec le poids de 170 ans de tradition familiale derrière moi, je n’aurais pas pu faire évoluer les choses comme je le fais aujourd’hui, ni comme j’en ai envie.
Y a-t-il des choses que tu refuses catégoriquement de sacrifier, quelles que soient les contraintes ?
Oui, très clairement : la production.
Je suis en pleine période budgétaire en ce moment, et il y a des postes sur lesquels on peut ajuster, la partie réceptive, les voyages par exemple. Mais réduire les moyens sur la production, sur 6,8 hectares, pour moi, ce n’est pas envisageable.
Vouloir économiser à court terme finit toujours par coûter plus cher ensuite. On me l’a toujours appris, et j’en suis profondément convaincue. La qualité se construit là. C’est non négociable.
Dans cette partie production, quelle place donnes-tu à l’intuition au quotidien ?
Une place énorme est faite à l’intuition. Bien sûr, on s’appuie sur des analyses, des données, surtout pendant les vendanges. Mais il y a des moments où l’on sent que c’est maintenant, sans forcément pouvoir l’expliquer rationnellement. Je dirais que l’intuition représente facilement 70 % dans mes décisions. Cela demande de la confiance en soi, mais aussi la capacité de reconnaître ses erreurs. Quand on se trompe, il ne faut pas être dans le déni.
Sur une propriété comme celle-ci, avec peu de volume, on n’a pas beaucoup de droit à l’erreur. Donc certaines décisions sont toujours adossées à du conseil, à des échanges. Mais l’intuition reste centrale.
Comment cultives-tu cette intuition aujourd’hui ?
Par beaucoup d’observation et de patience.
Avec le temps, je suis moins dans l’action-réaction. Quand une idée commence à tourner dans ma tête, je prends le temps de comprendre pourquoi.
J’échange aussi beaucoup. Nous travaillons avec Axel Marchal et Julien Viaud, et au quotidien avec Nicolas, qui est avec moi à la propriété. Il nous arrive souvent de nous dire : « Intuitivement, je pense qu’on devrait faire ça. Qu’en penses-tu ? » Et très souvent, on se rejoint.
Je crois qu’il faut accepter la possibilité de se tromper. La vraie confiance en soi, ce n’est pas penser qu’on a toujours raison, mais savoir se remettre en question.
Quand tu penses à ton métier, quelle émotion revient le plus souvent ?
La fierté.
C’est un métier magnifique. Quand on voit, après la taille, les premiers bourgeons apparaître, et que l’on se dit que tout commence là… C’est assez vertigineux.
Créer quelque chose, millésime après millésime, sans jamais reproduire exactement la même chose, c’est exceptionnel. Les vérités d’un millésime ne sont jamais celles du suivant.
Il y a aussi une forme de fierté dans le regard des autres. Quand on parle du vin avec des personnes qui ne sont pas du milieu, il y a une vraie fascination. Nous, on a parfois la tête dedans, mais ce métier fait encore rêver.
À quoi tient selon toi cette fascination autour du vin ?
Il y a évidemment la question du vocabulaire. J’ai connu ça dans mes cours de dégustation : certaines descriptions sont presque irréelles. Mais surtout, il y a la difficulté d’accès. Sentir un vin et mettre des mots dessus, ce n’est pas inné. Cela demande beaucoup d’entraînement.
Nous avons été formés à reconnaître les arômes, à structurer une dégustation. Forcément, c’est plus facile pour nous. Les gens sont fascinés par cette aisance.
Mais les meilleurs moments de dégustation, même pour les professionnels, restent ceux où l’on se connecte à une émotion. Quand on déguste à l’aveugle, quand toutes les planètes s’alignent, et que l’on est littéralement transporté.
Quand tu élabores un vin, quelle est la question qui te guide à chaque millésime ?
Toujours la même : comment exprimer au mieux le lieu.
Cela guide les choix de maturité, d’extraction, d’élevage. Je veux garder de la fraîcheur, éviter la sur-extraction, préserver l’élégance tout en conservant la puissance.
Même pour l’élevage, il n’y a pas de règle figée. On me demande souvent le pourcentage de bois neuf, mais cela dépend totalement du millésime.
Parfois 40 % suffisent. D’autres années, le vin peut en porter davantage. Le fil rouge, c’est toujours l’expression du lieu.
Si ton vin devait raconter une émotion plutôt qu’un terroir, laquelle choisirais-tu ?
Sérénité. Je pense notamment au millésime 2023. On parle beaucoup de 2022, à juste titre, mais je suis convaincue que dans 10, 15 ou 20 ans, 2023 sera reconnu comme un très grand millésime, avec tous les équilibres réunis.
As-tu un souvenir personnel associé à cette émotion ?
Oui… et c’est très personnel… d’ailleurs, l’émotion vient me surprendre. (Pause)
En 2016, mes grands-parents étaient tous les deux atteints de la maladie d’Alzheimer. Mon grand-père est décédé en 2015, ma grand-mère en 2017.
Un jour de mars 2016, je suis allée me promener avec elle et nous sommes allées de Libourne à Beauséjour. À cette époque, elle ne se souvenait déjà plus de mon prénom, mais en arrivant par la route du milieu à Saint-Émilion, elle m’a dit : « Tourne à gauche. » Elle se souvenait parfaitement du chemin pour aller au Château.
Nous avons passé du temps sur la propriété. Elle a fait ce qu’elle faisait toujours : s’occuper des rosiers. Ce souvenir m’a profondément marquée. Certaines choses restent, malgré tout.
Si tu pouvais parler à la Joséphine d’il y a 10 ans, que lui dirais-tu ?
“Tu vas y arriver.” J’aurais aimé qu’on me dise ça. Ça m’aurait fait beaucoup de bien.
Quelle est la question que l’on ne te pose jamais, mais que tu aimerais entendre plus souvent ?
Un vrai « comment ça va ? ». Pas celui de courtoisie.
Un vrai, sincère, avec une écoute derrière. Ça fait toujours du bien.
En tant que femme dirigeante, comment vis-tu cette multiplicité de rôles ?
Moi, je le vis très bien. En revanche, le regard des autres peut être pesant.
Quand j’ai repris Beauséjour à 30 ans, beaucoup de gens autour de moi entraient dans une phase de vie : mariage, enfants. Moi, j’étais à 3000 à l’heure, concentrée sur la reprise, avec une énergie presque animale, de lionne.
On me disait souvent qu’il fallait que je ralentisse. Mais moi, j’allais bien. Je faisais ce que j’aimais. L’un n’empêche pas l’autre. On peut être une femme accomplie de différentes façons.
Tu cites le livre Kilomètre Zéro. Sur quels aspects de ta vie ce livre t’a-t-il fait réfléchir ?
Honnêtement, ce livre m’a fait réfléchir aux aspects personnels comme professionnels de ma vie. On me l’avait conseillé ; je l’ai lu, puis je suis revenue sur certains passages. Il y a des moments où tout s’éclaire, comme si l’on sortait soudain du brouillard. Certaines phrases résonnent encore très fort, au point que je sais déjà que je le relirai.
Il met aussi en lumière notre rapport au temps. On réalise à quel point on passe sa vie à courir, jusqu’à se demander si l’on ne passe pas, parfois, à côté de l’essentiel.
Dans mon métier, cette question est centrale. C’est une passion dévorante, avec une frontière très fine entre le professionnel et le personnel. On accepte une sollicitation de plus, parfois au détriment de moments personnels, presque sans s’en rendre compte. Ce livre m’a permis d’en prendre conscience, sans jamais être culpabilisant.
Il m’a aussi profondément touchée sur le plan personnel. Je ne l’ai pas lu d’une seule traite : je l’ai reposé, repris, laissé infuser. À la fin, il m’a émue, jusqu’aux larmes. Je suis convaincue que ce genre de livre ne se lit pas à n’importe quel moment de sa vie. Selon les périodes que l’on traverse, on n’en reçoit pas les messages de la même manière et c’est précisément ce qui le rend si juste.
Tu as cité comme film Le Dîner de Cons. As-tu un petit plaisir coupable qui ferait de toi une invitée parfaite à un dîner de cons ?
Rires. J’adore ce film car on est tous le con de quelqu’un ! À une époque, je collectionnais les bouchons des bouteilles que je buvais… J’ai arrêté. Ça prenait trop de place, et surtout beaucoup de poussière !
Flot de conscience
Un livre
Kilomètre Zéro, de Maud Ankaoua. Je l’ai lu cet été et il m’a profondément fait réfléchir.
Une musique
I Want to Break Free, de Queen. Une chanson qui me parle beaucoup au quotidien.
Un film
Le Dîner de cons. Je l’adore, je connais les répliques presque par cœur. Il me fait rire à chaque fois, et Jacques Villeret y est absolument grandiose. Après tout, on est toujours le « con » de quelqu’un.
Un plat
Le lapin sauce blanche aux morilles. J’aime cuisiner des plats généreux, surtout quand nous sommes nombreux.
Une odeur
La fleur de coton. J’aime les senteurs subtiles et fraîches. J’ai hésité avec la fleur de vigne… que j’aime tout autant.
Un lieu pour se ressourcer
Lézignan-Corbières, là où se trouve la maison de ma famille maternelle. Il y a aussi des vignes, mais avec une approche différente, très proche de ce que je défends et partage.
Une activité pour se ressourcer
Le surf. C’est le seul sport qui me permet de penser à autre chose et de véritablement me libérer l’esprit.
Une personnalité avec qui tu rêverais de dîner
Je n’ai pas de fantasme absolu lié à une célébrité. En revanche, si elle était encore en vie, j’aurais adoré rencontrer Colette. J’admire son style et la liberté dont elle faisait preuve pour son époque.
Ton dernier coup de cœur en dégustation
Château Léoville Las Cases 1990. Une bouteille incroyable, chargée d’émotion, indissociable des personnes avec qui je l’ai partagée et du lieu où je l’ai dégustée.
Propos recueillis par Marie-Pierre Dardouillet